VINCENT NAVILLE /TOUT L'IMMOBILIER 18 SEPTEMBRE 2017

Un retour réjouissant

Quoi de neuf? L'ornement architectural!

Les lecteurs de Tout l'Immobilier auront dévoré avec passion l'article de Véronique Stein sur le remarquable ouvrage de Björn Arvidsson, «La Belle Epoque de l'ornement, Genève 1890-1920», paru aux Editions Infolio (*). Ils vont sans doute adorer le petit ouvrage, dense mais accessible, publié par le professeur français Antoine Picon aux Presses polytechniques et universitaires romandes: «L'Ornement architectural, entre subjectivité et politique».

Architecte, ingénieur, polytechnicien et diplômé de l’Ecole des ponts et chaussées, professeur à Harvard, Antoine Picon consacre une étude passionnante à l’ornement architectural, considéré comme indispensable porteur de messages symboliques et politiques durant des siècles, puis tombé sous les coups méprisants des «modernes» au début du XXe siècle avant de revenir en force depuis une vingtaine d’années. En 1929, le théoricien viennois Adolf Loos estime que l’ornement est «superficiel, enfantin et criminel». Les années suivantes, ses confrères, d’Albert Speer à Mario Botta, ne vont pas lui donner tort. «On» ne «fait» pas dans le décoratif, le baroque. Il s’agit de communiquer la grandeur, la brutalité, la puissance pour certains, la sobriété et le fonctionnel pour d’autres. Le Corbusier n’aimait pas les frises. A croire que ces centaines d’architectes n’avaient pas lu Paul Valéry: «Ce qu’il y a de plus profond, c’est la surface». La surface, c’est la façade, et la façade fait le paysage urbain.

L’ordinateur, catalyseur de liberté
Antoine Picon donne le ton dès la première phrase de son ouvrage, paru en 2013 en anglais: «Et si l’architecture n’était finalement qu’une question d’ornement?». Avec l’irruption de l’ordinateur dans les bureaux d’architectes, mais pas seulement à cause de ce nouvel outil, va se développer une attitude différente. Les bunkers qualifiés parfois de «zen» pour faire «pensé» vont brusquement laisser place à de nouvelles et subtiles créations, tel l’emblématique Stade olympique de Pékin, dont certaines poutres sont porteuses et d’autres purement esthétiques: ce sont des ornements. Et les façades, souvent, se couvrent de motifs décoratifs: pour prendre des exemples locaux, voyez l’Ecole de Bois-Gourmand à Veyrier, le nouveau bâtiment universitaire à Carl-Vogt, le siège de la SPG route de Chêne. Les architectes retrouvent la licence, la liberté qui fut celle des bâtisseurs des Tuileries pour Catherine de Médicis en 1564, et oublient les ordonnances somptuaires de Calvin ou des doges de Venise, qui avaient interdit, au XVIIe siècle, que l’on décorât les gondoles (raison pour laquelle elles sont toujours aujourd’hui d’un noir sinistre).
L’auteur pousse plus loin la réflexion sur l’ornement et son rôle social: il  n’est plus là pour divertir ou impressionner les masses, ou plus seulement. Il peut être, au contraire, considéré comme un «élément de médiation entre les masses et les individus». Il est appelé à transmettre des leçons de culture. A n’en pas douter, celles-ci pourraient être profitables à quelques minimalistes distingués. 

Vincent Naville
* Tout l’Immobilier No 863, du 3 juillet 2017

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