CHRISTIAN BERNET / TRIBUNE DE GENEVE / 26 jan. 2016

Les belles heures de la déco

Un livre retrace trente années d’ornement dans l’architecture genevoise. Splendide

C'est un livre extraordinaire. Par son foisonnement, à l’image de ce qu’il nous donne à voir. Par sa richesse aussi, fruit d’un incroyable travail de bénédictin. La Belle époque de l’ornement présente l’art de la décoration tel que les architectes l’ont pratiqué entre 1890 et 1920 à Genève. Décoration de façades, mais aussi carrelages, peintures murales et ferronneries. L’ouvrage, qui vient de paraître, permet de découvrir, sous un vernis tout neuf, un décor souvent malmené et foulé au pied dans l’indifférence.
L’auteur de l’ouvrage n’est ni architecte, ni historien. Björn Arvidsson, 42 ans, a fait toutes ses écoles à Genève, dont les «Art déco». «A l’issue de mes études, je baignais dans les codes picturaux globalisés. J’avais envie de trouver le langage de ma ville, d’analyser les caractéristiques de mon biotope.» L’homme se fait arpenteur. Il sillonne les rues, scrute les immeubles et en tire un relevé minutieux avec son appareil photo. Dix ans de travail et l’âme d’un collectionneur.
«Je me suis d’abord intéressé aux faïences de sol. Je faisais le pied de grue devant les immeubles en attendant qu’un habitant m’ouvre la porte. Puis j’ai voulu les inscrire dans leur contexte. J’ai photographié les peintures et les façades.» De retour chez lui, ce designer en communication visuelle retravaille tous ses clichés à l’ordinateur pour en faire des dessins vectoriels.

Chaque image est disséquée, constituée de plusieurs couches. Sept pour les façades, comme la toiture, la stucature, les faïences, les ferronneries. Idem pour tous les éléments décoratifs. Un trophée se compose de festons, de médaillons, d’encarpes. Classés selon le glossaire des artisans de l’époque, ces éléments picturaux sont alors mis dans une grande base de données, créant un immense catalogue. On y trouve des dizaines de types de fleurons, de palmettes ou de cabochons. En tout, les décors d’une centaine d’immeubles sont répertoriés.

Voilà pour la méthode. Le livre traduit cette richesse en présentant une foule de détails décoratifs. On y découvre aussi les architectes de l’époque, la plupart tombés dans l’oubli. Ces images s’accompagnent d’un texte de l’historienne Fabienne Fravalo, qui replace ces pratiques dans leur contexte culturel et économique. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les architectes achetaient céramiques et ferronneries dans les catalogues de fabriques belges ou françaises. Au tournant du siècle, en réaction à ces modèles standardisés, le fer forgé remplace peu à peu les moulages en fonte, contribuant au développement de la ferronnerie locale.
L’ouvrage retrace aussi les écoles stylistiques qui ont imprégné cet art, du style «Beaux-Arts» à l’Art-déco en passant par le Heimatstil. Mais trop d’éclectisme lui sera fatal. Dans les années 20, Le Corbusier et les modernistes jettent l’ornement dans les poubelles de l’histoire, au profit de la forme et de la fonction.

Les décors des immeubles en feront les frais. «La grande majorité des peintures de halls ont été recouvertes d’un vulgaire badigeon», déplore Björn Arvidsson. Ce mépris a encore cours. Le 75, 77 Bd Saint-Georges, le plus bel exemple de cet art de l’ornement qui illustre cette page, est dans un état de vétusté avancé. L’auteur déplore aussi les surélévations qui négligent la composition des immeubles. Au-delà du plaisir qu’il procure, ce livre a le mérite, en mettant en valeur ce patrimoine, de souligner les menaces qui pèsent sur lui. «On ne respecte que ce que l’on connaît, conclut Björn Arvidsson. Ce livre, c’est ma bataille.»

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