VERONIQUE STEIN / TOUT L'IMMOBILIER 3 JUILLET 2017

L'art de la décoration à Genève

La richesse d’un patrimoine fragilisé

Pour se projeter vers l’avant, rien de tel que de savoir d’où l’on vient. C’est ce qui a motivé la démarche de Björn Arvidsson, auteur de «La Belle Epoque de l’ornement, Genève 1890-1920». Cent immeubles, avec leurs éléments ornementaux, ont été réexécutés au dessin vectoriel. Ces décors s’offrent désormais dans leur fraîcheur originale, déclinant une infinie variété de combinaisons.

On les voit tous les jours, sans les regarder. Ces bâtiments sont pourtant les réceptacles d’ornements typiques de la Belle Epoque: carreaux de céramique sur les sols, peintures murales dans les halls d’entrée ou en façade, balcons en fer forgé...Dans son ouvrage «La Belle Epoque de l’ornement, Genève 1890-1920», Björn Arvidsson a redonné vie à ces trésors architecturaux grâce au dessin vectoriel. «La photographie à elle seule ne plaide pas la cause, car elle ne permet pas la visualisation des détails qui composent les éléments», explique ce diplômé en communication visuelle à la HEAD de Genève. Il s’est associé à l’historienne de l’art Fabienne Fravalo, qui situe les interventions décoratives dans le contexte architectural et culturel de l’époque. Au fil des pages, le lecteur se trouve plongé dans une période charnière de l’architecture, marquée par la liberté et la créativité.

Restauration virtuelle
L’ouvrage a une solide base scientifique et historique, représentant un travail s’étalant sur dix ans. En 2002, Arvidsson s’est penché sur les éléments en céramique, répertoriant et photographiant systématiquement les tapis de carreaux sur le sol des allées et des étages, ou en façades d’immeubles, avant de les retravailler. «Je voulais mettre en évidence les gammes de ce que nous voyons au quotidien, analyser le langage de ma ville. Car on baigne dans tout ce patrimoine, on est éduqué par ce biotope», commente l’auteur.
Progressivement et en parallèle à son livre, Arvidsson développe une base de données informatique. On y retrouve dans le détail les types d’ornement (ferronnerie, menuiserie, peinture, stucature, tapis, vitrail), ainsi que les architectes, périodes et manufactures correspondantes. «Si on regarde par exemple un élément en fer forgé, on peut comprendre à quel motif il appartient, qui sera lui-même resitué dans un bâtiment. Chaque façade est quant à elle disséquée en couches, afin de traiter transversalement les techniques de mise en œuvre», explique le chercheur enthousiaste, démontrant son habilité à passer du détail à l’ensemble.
On découvre par exemple de magnifiques bouquets de fleurs peints au 75 du boulevard St-Georges, un immeuble d’ailleurs en cours de rénovation. Les plantes représentées sont typiques des jardins genevois de l’époque et témoignent du courant naturaliste alors en vigueur. Eglantines et coquelicots s’y côtoient librement. Ailleurs, hirondelles et martinets décorent les murs ou les façades, «c’est le printemps toute l’année, reflétant une forme d’humanisme que l’on ne retrouve plus au XXIe siècle», indique l’auteur.

La valeur de l’ornement
Ces décors sont menacés, certains ont déjà disparu – recouverts d’un fâcheux coup de badigeon - ou se sont passablement altérés. «C’est pourtant grâce à ces immeubles que l’on peut commencer à regarder nos constructions contemporaines avec un esprit plus critique», lance Arvidsson, qui plaide pour un urbanisme intelligent. Ces bâtiments sont aussi les témoins des multiples corps de métiers de l’époque: ceux qui s’occupaient de la stucature, c’est-à-dire les tailleurs de pierre et les plâtriers, les artisans en charge de la ferronnerie moulée (industrielle) et forgée, les menuisiers, les peintres, etc. C’est la mémoire de tout un savoir-faire, avec les glossaires inhérents aux professions de la construction qu’il s’agit de sauvegarder. A l’époque, «le souci d’esthétique primait, on cherchait à éduquer le citoyen à la beauté, à élever le niveau civilisationnel. En découlent des investissements très conséquents dans l’ornementation architecturale», commente Björn Arvidsson. A Genève, la ferronnerie forgée a une place de choix, avec de nombreux éléments réalisés sur mesure et de manière artisanale.

Evolution des styles
Trois périodes marquent l’histoire de l’ornementation. La première (1870-1899) est caractérisée par un mélange de styles. Genève connaît alors une phase de croissance inédite, avec l’urbanisation de nouveaux quartiers émergeant entre les anciennes fortifications et la campagne. Le classicisme des constructions cède la place à un éclectisme qui ne dédaigne plus la fantaisie. Un nouveau langage ornemental s’y élabore, des ferronneries moulées pour les balcons aux décors des murs et des sols des halls d’entrée. Ces ornements s’appuient sur un solide réseau de fabricants belges et français, dont les catalogues de modèles semi-industriels circulent partout en Europe. Les Genevois revendiquent le choix du détail par opposition à la règle, une originalité qui se déploie prioritairement au sein de l’architecture privée.
La seconde période (1899-1907) correspond à un triomphe éclatant de la fantaisie créatrice du pittoresque; la recherche enthousiaste de la nouveauté côtoie la réaffirmation passionnée d’un lien avec une tradition architecturale perçue comme proprement suisse. Heimatstil et Art nouveau entretiennent ainsi à Genève un dialogue étroit. L’ornement connaît un renouveau sans précédent, parallèlement à une revalorisation de l’artisanat, de la ferronnerie forgée à la sculpture décorative.
Enfin, de 1907 à 1920, on assiste à un retour à l’ordre classique. Les architectes et décorateurs se détournent peu à peu des séductions du pittoresque suisse et des fantaisies Art nouveau au profit de la simplicité: il s’agit de donner une version contemporaine d’un vocabulaire délibérément issu de la tradition. En parallèle à une géométrisation croissante des ornements, perçue comme un miroir de la modernité, émerge progressivement la tentation d’une expression architecturale réduite à la seule et pure expression de la beauté plastique des matériaux et des moyens de construction. Au-delà de sa nature, le statut même de l’ornement et son existence se trouvent alors remis en cause. Formes, fonctions et efficacité dominent désormais.
Une tendance encore présente aujourd’hui. «Dans un monde se globalisant, il faut savoir sortir son épingle du jeu et le patrimoine apporte des spécificités exploitables. La restauration des bâtiments dans leur intégrité amène une plus-value indiscutable. Ceux qui sauront préserver ces traces fourniront non seulement aux générations futures les maillons permettant de comprendre d’où l’on vient, mais feront aussi un excellent investissement sur leur bien!», conclut Arvidsson. 

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